Ceci est mon corps : dire l’indicible, obtenir justice

Loin de l’imaginaire ou de la fiction, voici un récit qui relève de la chair. Ceci est mon corps, le documentaire de Jérôme Clément-Wilz diffusé actuellement sur Arte, appartient à cette catégorie rare de films qui traversent le spectateur autant qu’ils témoignent d’une traversée. Ici, la caméra ne filme pas seulement un procès : elle accompagne une naissance, douloureuse, patiente, nécessaire.

Victime, enfant, d’un prêtre pédocriminel, Jérôme Clément-Wilz choisit de documenter les six années de procédure qui le mèneront jusqu’au procès.

Quand un homme filme sa propre construction, c’est tout un système de silence qu’il fait vaciller. Ceci est mon corps met à nu la mécanique du déni — celui d’une Église, d’une société, d’une famille — et fait de la caméra un outil de justice. Le film ne dénonce pas seulement : il transforme la douleur en acte public.

Pourquoi il faut le voir ?

Parce qu’il ne cherche pas à choquer mais à comprendre. Parce qu’il nous rappelle que le silence n’est jamais neutre. Parce qu’il montre que

Ce documentaire ne se regarde pas d’un œil distrait : il se reçoit. Et quelque chose en nous, après, reste plus attentif — à la fragilité, au courage, aux voix longtemps tues.

la reconstruction passe par la parole, l’écoute, et la lenteur du geste juste.”

Quand le corps se souvient avant les mots

Ce qui frappe d’abord, c’est la justesse avec laquelle il filme l’absence — ces zones d’ombre où la mémoire s’interrompt, où le corps parle à la place des mots. Les gestes hésitants, les silences, les tremblements comme autant de fragments d’un langage oublié. Peu à peu, on comprend que le travail de justice est aussi, pour lui, un travail de constitution intérieure : retrouver les morceaux d’une histoire que l’amnésie traumatique conserve ensevelie.

Le film accueille ces micro-séismes et rappelle que le traumatisme ne disparaît pas — il se déplace. Ici, la mémoire revient par à-coups, comme une marée hésitante. Le temps judiciaire s’y frotte, parfois trop lent, parfois trop rugueux. Entre les deux, le réalisateur apprend à nommer ce que son corps a toujours su.

Nommer l’innommable

L’un des actes les plus courageux du film tient dans ce geste : nommer. donner un contour à l’indicible. Le réalisateur affronte la honte, la peur, le doute, et surtout ce silence que tant d’enfants ont intériorisé. Celui d’abord, du corps social qui les entoure. En se filmant lui-même, il inverse le regard : la caméra, outil d’enquête, devient instrument d’émancipation. Elle enregistre le combat d’un homme pour prendre possession de son histoire.

On comprend alors à quel point l’amnésie n’est pas un oubli, mais une stratégie de survie. Le film montre comment le psychisme, pour continuer à vivre, relègue dans l’ombre ce qui brûle trop fort. Et le prix de ce refoulement. Les corps parlent autrement — par des douleurs diffuses, des images éclatées, des sensations de vertige. Ces fragments, que la raison ne maîtrise pas, deviennent les indices d’une histoire qu’il faut reconstituer. L’amnésie traumatique n’efface rien du passé : elle le garde en suspens, en attente d’une écoute possible. Ce film est un geste d’ouverture, à la fois fragile et vital, par lequel un homme choisit de ne plus fuir sa propre mémoire.

Jérôme Clément-Wilz ausculte la culture du viol dans l’Église. Interview du réalisateur pour Télérama.


La caméra comme acte de reconquête

Se filmer, se mettre en scène ? Se donner le droit d’exister en plein cadre. En enregistrant les rendez-vous d’avocats, les silences à la cuisine, les conversations avec les proches, le film construit une grammaire de la réparation. La caméra ne “prouve” rien : elle accompagne. C’est un outil de tenue — tenir la route, tenir debout, tenir parole, tenir le fil de son histoire.

Le déni, une mécanique collective

Par ce documentaire, Jérôme Clément-Wilz éclaire la hiérarchie des angles morts : que n’a-t-on pas voulu voir ? L’Église, le corps social, familial, médical. Le film ne règle pas des comptes ; il éclaire une économie du déni où chacun, à des degrés divers, apprend à détourner les yeux. Regarder Ceci est mon corps, c’est accepter d’interroger les ressorts intimes des dynamiques de silenciation.

Le film interroge avec une grande justesse ce que signifie « ne pas savoir » : est-ce ignorer, ou refuser d’affronter ? Chaque confrontation avec les proches de Jérôme met à nu la complexité du traumatisme — ses ondes de choc, sa contamination silencieuse, sa persistance.

Du corps meurtri au corps politique

Quand la parole d’un survivant entre aux assises, ce n’est pas seulement une affaire personnelle. C’est un geste public : rappeler que la justice a un visage, une voix, un rythme. Le film montre cette bascule — du secret à l’audience — et la charge qu’elle implique. Dire “ceci est mon corps” ici, c’est reprendre un pouvoir souverain sur soi.

Ce film est le journal d’un adulte qui se construit, en prenant par la main l’enfant victime qu’il a été, l’enfant qui a parlé, l’enfant que l’on n’a pas su protéger. C’est une œuvre éminemment politique. Jérôme Clément-Wilz rend visible ce qui fut nié : le corps comme lieu du crime, mais aussi comme lieu de résistance. Par le cinéma, il réinscrit sa parole dans le réel, il transforme la douleur en acte public. Ce passage de l’intime au politique fait toute la force de ce film documentaire : il nous rappelle que le combat pour la vérité n’appartient pas qu’à une victime, mais à tout un corps social.

Une parole nécessaire

On sort de ce documentaire un peu moins distrait. Plus attentif à la manière dont on pose nos questions, à la place qu’on laisse aux réponses, aux silences, à la façon de croire les personnes qui disent : “je ne me souviens pas tout, mais je sais.” Le film ne réclame ni compassion spectaculaire ni colère sans objet. Il appelle une responsabilité simple : écouter, relayer, soutenir.

🎧 À Voir :

Voir le documentaire “Ceci est mon corps” sur Arte.tv, disponible jusqu’au 10 avril 2026.

60 min

Réalisation : Jérôme Clément-Wilz, 2024

À bientôt pour d’autres histoires en lumière — celles qui relient, apaisent et font respirer le monde.

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