Sorj Chalandon, écrire pour réparer le silence

Un auteur qui saura vous émouvoir.

À propos de sa venue aux Bibliothèques Idéales pour la sortie de son nouveau roman, Le Livre de Kells.

Rencontre à Strasbourg

Le 30 septembre dernier, l’église Saint-Guillaume s’est remplie d’un silence rare, de ceux qui précèdent les paroles vraies. Sous la lumière chaleureuse des vitraux, Sorj Chalandon est apparu comme il écrit : sans artifice. Ni posture ni distance, mais la voix d’un homme qui parle de ce qu’il a vu, de ce qu’il a vécu, de ce qu’il n’a jamais su apaiser.

Les Bibliothèques Idéales l’ont reçu pour présenter Le Livre de Kells, son nouveau roman. Très vite, c’est sa jeunesse qui a traversé la nef, ses blessures, les secrets, la honte.

“Cette fois-ci j’arrête, j’arrête de parler du petit garçon battu”

Une phrase à la fois ferme et vacillante, comme s’il avait fallu tout ce temps et tous ces mots, pour enfin prendre la main de ce petit garçon. Autour de lui, les lecteurs écoutaient avec cette attention physique qu’on réserve aux voix sincères. Sorj ne séduit pas, il confie. Il ne parle pas de littérature, il parle de survie. Ses mots semblent encore porter la poussière des guerres qu’il a couvertes, mais aussi la douceur d’un homme qui a passé sa vie à chercher comment réparer le monde.

L’enfant blessé et le témoin du monde

Aux origines d’un journaliste, reporter devenu auteur, il y a un enfant trahi. Un fils qui grandit sous la terreur d’un père menteur, violent et mythomane. Cette blessure originelle, il ne l’a jamais refermée — il l’a transformée. En quête de liberté, en soif de travail, en en écriture talentueuse.

Pourquoi devenir journaliste ? Pour traquer la vérité refusée de son enfance. À Libération, puis au Canard Enchaîné, il a couvert les guerres du Liban, d’Irlande du Nord, du Rwanda, les plaies du monde et les silences qui les entourent. Il écrit comme on témoigne, pour que les morts aient un visage et les vivants, une mémoire.

Ses articles puis ses romans, questionnent les frontières troubles entre mensonge et loyauté, entre la honte et l’amour, entre la fidélité et la trahison.

« J’ai longtemps cru qu’écrire, c’était se venger. Aujourd’hui je crois que c’est réparer.»

De la guerre au récit : écrire autrement le vrai

Après des années passées sur les terrains de guerre, Sorj Chalandon a peu à peu quitté les zones de conflit pour affronter un autre champ de bataille : celui de la mémoire. Ses romans sont nés de ce déplacement intérieur — d’une nécessité de continuer à témoigner autrement.

Dans ses livres, la grande Histoire et la petite se rencontrent, s’éclairent, se soignent. Ce qu’il cherche, ce n’est pas la gloire, c’est la justesse. Et dans cette quête obstinée, un homme écrit pour réparer le monde, mot après mot, vie après vie.

De livres qui ne racontent pas la guerre mais les êtres qu’elle déchire. Ses personnages sont des amis trahis, des fils qui cherchent à comprendre, des hommes qui tentent de rester justes dans un monde qui ne l’est pas. Chez lui, la fiction n’est pas une fuite du réel, mais une manière de l’approcher avec pudeur et beaucoup de vérité.

Sorj Chalandon écrit comme on continue un dialogue interrompu : avec le monde, avec la douleur, avec lui-même. Il raconte souvent qu’il a commencé à écrire pour “faire parler les morts” — ceux qu’il a croisés sur les routes de Beyrouth, de Belfast ou de Kigali, mais aussi ceux de sa propre histoire.

Le livre de Kells, le petit garçon s’est construit

On est en 1971, dans une France qui vacille entre la fin des utopies et la montée des désillusions. Dans Le Livre de Kells, Sorj Chalandon renoue avec ce moment de bascule — celui où la jeunesse croit encore pouvoir transformer le monde, avant que la violence ne la rattrape. Dans ce paysage social et intime, le roman trace un chemin entre deux territoires : la maison et la ville, la peur et la révolte, l’enfance meurtrie et la naissance d’un engagement.

Le narrateur, double de l’auteur, fugue autant qu’il cherche. Il fuit l’autorité, la brutalité, le mensonge — et découvre dans la fraternité militante, dans les slogans et les rêves rouges, une autre forme de famille. Très vite, la ferveur politique se fissure, la promesse d’émancipation se heurte à la réalité, et il ne reste plus que les mots. C’est par eux que le jeune homme, puis l’homme, se construit.

Dans ce roman, Chalandon remonte le fil de sa propre histoire tout en racontant celle d’une génération. Il écrit la confusion d’un âge où l’on cherche sa place entre colère et tendresse, entre honte et fidélité. Il montre comment un enfant battu devient un écrivain debout, comment la violence se transforme en voix, comment la douleur devient matière à vivre.

Le Livre de Kells n’est ni un règlement de comptes ni un testament. C’est un passage, une traversée vers la lumière. Le petit garçon ne disparaît pas : il apprend à marcher aux côtés de l’homme qu’il est devenu. Et c’est peut-être cela, le vrai sujet du livre — non pas guérir, mais se construire.

🎧 À écouter sur France Culture

Le Book Club, Sorj Chalandon les années rouges

À bientôt pour d’autres histoires en lumière — celles qui relient, apaisent et font respirer le monde.

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