Par elles-mêmes, voix de jeunes filles confiées

C’est d’abord une histoire de lieu, de voix, et de silence. Un immense bâtiment de béton, quelques arbres au long d’une allée, et derrière les murs, des rires, des cris, des fugues, des retours. Le foyer Saint-Michel, à Lyon, accueille depuis des décennies des jeunes filles placées par l’Aide Sociale à l’Enfance. Entre octobre 2021 et juillet 2022, les autrices Judith Bordas et Annabelle Brouard y ont mené des ateliers d’écriture et de création sonore. De cette expérience est né un documentaire diffusé en 2022 dans l’émission L’Expérience sur France Culture, intitulé Par elles-mêmes. Et en écoute libre et gratuite.

Donner voix à celles qu’on n’entend pas

Très vite, les jeunes filles s’emparent des micros. Elles parlent d’elles, de leur quotidien sous contrainte, de la rue, des hôtels, de la peur, de l’attente, du désir de partir. Elles disent ce qu’on leur a toujours demandé de taire : la violence, la solitude, la honte.

Dans leurs voix, on entend la force, l’humour, la solitude, la solidarité et l’urgence. ”

La mémoire d’un lieu, la filiation d’une lutte

Avant d’être un foyer éducatif, Saint-Michel fut un couvent pour “filles pénitentes” de la Congrégation du Bon Pasteur. Hier comme aujourd’hui, des femmes et des filles y ont été “protégées”, “recadrées”, “mises à l’abri”. Le documentaire tisse ce fil entre les époques : il fait entendre la continuité d’une histoire féminine, marquée par le contrôle des corps et la tentative d’émancipation. Les jeunes femmes d’aujourd’hui font écho aux “mauvaises filles” d’autrefois, celles dont parle si bien Véronique Blanchard, dans ses ouvrages sur les adolescentes sous surveillance.
Entre les murs, la mémoire circule — elle se transforme en parole, en son, en acte de transmission.

La puissance du non-dit

Ce qui transparaît dans ce projet, c’est aussi ce qui ne se dit pas. Les rires qui se brisent. Le sac jeté par-dessus le mur. La télé allumée sur une famille idéale, ces silences épais. Judith Bordas parle d’une “sororité du non-dit” pour nommer ce lien né dans l’impossibilité même de parler. Ces filles se tiennent ensemble au bord de leurs blessures, et c’est là que la beauté surgit : dans la dignité de celles qui, même sans mots, refusent d’être réduites à leurs manques.

« une sororité des non-dits »

Un récit collectif, une réparation

En leur tendant le micro, les autrices ont ouvert une brèche : celle d’un récit collectif, fragile mais vital. C’est un geste politique autant qu’artistique : faire entendre les invisibles, donner une place à la complexité de leurs vies. Dans leurs voix, on perçoit à la fois la colère, la tendresse et la lucidité.

🎧 À écouter :

Par elles-mêmes – Une création sonore de Judith Bordas et Annabelle Brouard, diffusée dans l’émission L’Expérience sur France Culture.

À bientôt pour d’autres histoires en lumière — celles qui relient, apaisent et font respirer le monde.

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